Dans le secret, deux déités mineures s'aimèrent aussi passionnément que brièvement. Fruit de leurs amours condamnés mes divins géniteurs m'abandonnèrent le jour même où je naquis. Mon âme ne fut jamais présentée aux Dieux et c'est pourquoi, malgré mon essence divine, elle fut affublée d'une enveloppe charnelle.
Une licorne me découvrit quelques heures après l'aube qui avait vu ma naissance. Cette généreuse créature magique, comprenant ma nature et mon drame, prit alors forme humaine pour m'assurer sa protection. Durant 7 années, je grandis en son giron, dans une forêt enchanteresse. Mais même en ces lieux ou la magie était commune, les pouvoirs que j'avais hérités de mes divins parents devinrent trop puissants pour être dissimulés.
Les immortels apprirent alors mon existence. Mes procréateurs furent promptement identifiés, jugés et punis. Dès lors, on s'interrogea à mon sujet. Jamais, je n'aurais du être. Et nombreux furent les partisans d'une annihilation pure et simple. Alors ma mère adoptive s'avança et proposa un marché : puisque j'étais une abomination aux yeux des dieux, elle m'amènerait en dehors de leur précieux jardin, là où leurs regards avaient cessés de se porter, sur les terres des hommes. Le marché fut conclu et ce ne fut que bien plus tard que je compris quel sacrifice ma mère nourricière avait en réalité consentit. Car, loin des terres bénies qui avaient vu naître la licorne qu'elle avait été, elle fut condamnée à rester la femme qu'elle avait choisit d'être.
Ensemble, nous marchâmes donc jusqu'à la lisière de l'Eden. Un messager divin nous y attendait. Il nous salua poliment et respectueusement et nous avertit que si je voulais franchir le Seuil sans dommages il me faudrait choisir: que serais-je dons le monde des humains? Un homme? Une femme? Et quel serait mon nom?
Note : c’est ici que le premier vote a eu lieu.
Le vote, fort simple, demandait de trancher la question primordiale du sexe du personnage. Après une égalité parfaite des résultats qui a entraîné des propositions loufoques, un votant a finit par miraculeusement trancher définitivement la question. Et mon personnage principal, qui était encore asexué et anonyme est devenu une Femme que j’ai finit par nommer Kanaela.
Voilà bien une question que je n'attendais pas. Perplexe, je me mis à réfléchir intensément. Que savais-je des humains et de la différence qui pouvait bien exister, chez eux, entre un homme et une femme? Mais, en dehors de l'évidente distinction anatomique, je ne pus mettre le doigt sur aucune particularité propre à l’un ou à l’autre genre et qui aurait pu faire pencher la balance. Je regardai le Gardien et vit, aux traits de son visage, qu’il faisait un effort pour se montrer patient. Il voulais manifestement me laisser le temps de peser le pour et le contre, mais il avait une mission à remplir et il redoutait sans doute, en tardant trop, de s’attirer la colère des dieux. Je soupirais et haussais involontairement les sourcils tandis que je m’efforçais de prendre une décision. J’ouvris la bouche pour parler, alors même que je ne savais toujours pas quoi répondre.
- Femme ! M’entendis-je déclarer.
Mon cœur s’emballa aussitôt tandis que mon esprit se mettait à bouillonner furieusement. Quelques secondes auparavant, j’avais conclu, plus ou moins consciemment, que le choix importait peu puisque, au final, il n’était question que de choisir une anatomie particulière. Mais alors même que ma décision était entendue, les doutes prenaient mon esprit d’assaut.
Ma Mère dut ressentir mon trouble alors, car elle m’effleura doucement un bras d’une main douce tout en m’adressant un tendre sourire.
- Ainsi, tonna soudain une voix immatérielle, Femme tu as choisie d’être et Femme tu seras.
Des doigts invisibles se mirent alors à me frôler, lentement, presque hésitants. Ils parcoururent mon corps du haut de mon crâne au bout ultime de mes orteils, effleurant ma peau avec une divine délicatesse. En quelques battements de cœur, ces agiles explorateurs avaient fait le tour de ma personne. Dès lors, sans perdre de leur prévenance, ils se firent plus pressants. Et je sentis mon corps se modifier sous l’action d’un modelage à la fois précis et ferme. C’est sur mon visage que l’Artiste s’attarda le plus ; adoucissant subtilement le dessin de ma mâchoire, affinant légèrement l’arrête de mon nez et relevant imperceptiblement mes pommettes. Finalement, après avoir pris le temps de peaufiner mon regard, le Sculpteur effleura mes cheveux et m’abandonna.
Je rouvris les yeux, en me demandant confusément à quel moment j’avais bien pu les fermer. Je croisais alors le regard de ma Mère. Je lus dans le scintillement de ses prunelles une joie sincère et je compris alors qu’Il m’avait faite belle. Souriante, je Le remerciais par la pensée et me tournais vers le Gardien. Contraint à la neutralité, il affichait le même visage serein que précédemment et, sans comprendre pourquoi, je me sentis blessée de ce manque de réaction. Relevant le menton sur un air de défi et plissant légèrement les lèvres en une moue boudeuse, je l’écoutais me demander si j’avais choisi un nom.
Je sentis mes épaules s’affaisser. Ma frustration totalement oubliée, je haussais les sourcils, manifestant ainsi un flagrant manque d’inspiration. J’ouvris la bouche, m’attendant presque à ce que, une nouvelle fois, un mot s’en échappe malgré moi. Mais le miracle n’eut pas lieu et je restais pétrifiée sur place, la bouche entrouverte et le regard plongé dans le vague.
- Dans le monde des humains, intervint ma Mère de sa voix douce, ce sont les parents qui nomment leurs enfants.
Le Gardien leva un sourcil, comme ennuyé de son intrusion, mais il la laissa continuer.
- Puisque nous allons être exilées dans leur monde, pourquoi ne pas nous plier à cette coutume ?
Alors que le Gardien considérait la question, un silence expectatif prit possession des lieux. Finalement, il hocha la tête en signe d’assentiment et invita ma Mère à me donner un nom. Un sourire ému sur les lèvres, elle s’approcha alors de moi, mit un genou à terre pour que son regard se retrouve à la hauteur du mien et, saisissant ma main gauche, elle me dit :
- A partir de cet instant, mon enfant chérie, tu porteras le nom de Kanaela.
- Kanaela, répétais-je avant d’ajouter pensive : Ange Exilée. Oui, cela me convient Nuije.
Nuije… le mot m’était venu tellement naturellement que je l’avais prononcé sans y réfléchir. Cependant, alors que son écho résonnait encore dans l’air pur de l’Eden, je réalisais combien il était bien choisi. Dans la langue panthéiste, il signifiait : ‘guide protecteur’ ou encore ‘mère dévouée’. Quel meilleur nom pour celle qui m’avait abrité sous son aile durant les sept dernières années ?
- puisque vous voilà toutes deux nommées, dit-il alors solennellement le Gardien, il ne vous reste plus qu’à franchir le Seuil. Toutefois, avant de traverser le Voile, on vous a donné la possibilité de me poser trois questions.
Tout comme moi, Nuije prit une profonde inspiration. Nous nous consultèrent du regard un moment, puis nous discutâmes un court instant. Rapidement, nous mirent de côté les questions aux réponses trop évidentes du style : ‘pourrons nous revenir ?’ ou ‘deviendrons-nous mortelles ?’. Ensuite, nous abordâmes des interrogations plus profondes qui auraient sans doute mérité que nous posions quelques questions. Mais, au final, ce fut au sujet de mes divins géniteurs que nous décidâmes d’interroger le Gardien.
- Gardien, commençais-je respectueusement, que sont devenus mes parents ?
- Ils ont été condamnés à l’exil, sur terre.
Je restais interloquée. Je ne m’attendais pas à cette réponse. Mais je me ressaisis et continuais :
- Quelle était leur faute ?
- cela, petite, je l’ignore. Mais tu pourras trouver la réponse si tu poses ta question à la bonne personne.
Soudain, j’hésitais. Quelle question poser ensuite ? J’étais tentée de demander où trouver mes parents. Mais il me vint à l’idée qu’il était possible qu’ils ne me reconnaissent pas. Je songeais alors à demander s’il existait un moyen de les racheter aux yeux des dieux. Mais je réalisais, juste à temps, que si le Gardien ne connaissait pas la raison exacte de leur exil, il n’en saurait sans doute pas plus au sujet d’un éventuel pardon. Je me dis alors que s’il existait vraiment quelqu’un qui soit au fait du problème alors, cette personne devait avoir connaissance de tout le reste. Pour conclure, je demandais donc :
- Qui est cette personne ?
- Zeus, Jupiter, Enlil, Utu, Shamash… Les hommes lui ont donné bien des noms !
Mon cœur sombra dans ma poitrine. Un dieu ! Il fallait qu’il s’agisse d’un dieu ! Et comment pourrais-je bien faire pour m’adresser à un dieu alors même que l’on me chassait de leur Jardin ?
- il vous faut partir, maintenant, fit alors remarquer le Gardien avec une note de regret dans la voix.
Ce disant, il fit un pas de côté et nous invita à passer sous un porche finement sculpté.
Avec regret, Nuije et moi, nous nous avançâmes. Le cœur battant, le souffle court, mais déterminées à rester digne en ce moment terrible, nous nous interdîmes de regarder en arrière. Je sentis mon regard se brouiller et, craignant de ne pas avoir assez de force pour aller plus loin, je resserrais mes doigts sur la main de ma mère. Alors, ensemble, nous fîmes l’ultime pas.
A peine franchit le Porche, nous nous retrouvâmes dans une sorte de zone de transition où plus rien n’avait de forme, où la lumière était grise et terne et où même l’air était fade et insipide. Et c’est ici, dans ce lieu où plus rien n’existait vraiment, que nous les rencontrâmes.
Le vote N° 2 était présenté ainsi :
« Il s’agira ici de divinités.
Elles vont faire savoir à Nuije et Kanaela qu’elles faisaient parties des voix qui se sont élevées contre leur expulsion. Elles ne désirent pas les voir partir de l’Eden sans leur laisser un présent quelconque. Voici une liste. Merci de choisir trois divinités. »
Et le choix était le suivant : Hermès, Thot, Artémis, Taoueret, Asclépios, Tyr et Tlaloc.
Les votes ont mis en avant Hermès, Thot et Artémis.
Ils ne furent, tout d’abord, que des ombres dont les contours fantomatiques étaient à peine plus sombres que le gris ambiant. Puis, progressivement, ils gagnèrent en substance ; leurs silhouettes se faisant plus précises à chaque battement de paupière. Leur métamorphose n’était pas tout à fait achevée lorsque nous prîmes conscience de la nature de ceux qui venaient à notre rencontre. Intimidées, nous nous efforçâmes de contrôler notre souffle et de calmer les battements affolés de nos cœurs. Cependant, lorsque le premier d’entre eux s’avança, nous étions si émues que nous restâmes muettes.
Hermès avait adopté l’apparence d’un jeune homme svelte et sportif. Coiffé d’un pétase d’or orné d’une paire d’ailes argentées, il ne portait pour tout vêtement qu’un drap de lin blanc qui préservait sa pudeur mais ne cachait rien de son buste d’athlète. Dans sa main droite, il tenait un caducée ; taillé dans du bois d’olivier le précieux objet était orné de deux branches enlacées et coiffé de deux ailes stylisées. Glabre, son visage délicat de jeune homme était cependant encadré d’une chevelure abondante dont les boucles brunes ondulaient doucement jusque sur ses épaules. Solennellement, le plus célèbre messager de l’Olympe prit la parole. De sa voix mélodieuse, il s’adressa tout d’abord à celle qui avait arpenté le Jardin avant même qu’il ne fut conçu. Il prononça tout d’abord son nom originel. Celui qui lui avait été donné au moment de sa naissance et que seuls les dieux et les créatures de l’Eden pouvait retenir et prononcer. Kanaela l’entendit et le reconnu. Mais son esprit, désormais enfermé dans un cerveau humain, et contraint à ses limites, ne put le retenir plus de quelques secondes. Avec douceur, Hermès continua, prononçant, cette fois, son nom de femme.
- Nuije, dit-il.
Il y avait des regrets empreints de nostalgie dans sa voix. Mais aussi, et Nuije lui en fut visiblement reconnaissante, une trace d’admiration respectueuse.
- Nous n’avons que peu de temps, continua-t-il s’adressant cette fois à toutes deux. Aussi ne m’attarderai-je pas en de longues explications. Nous n’avons pu empêcher ton exil, Kanaela. Et je doute qu’il soit envisageable de te faire changer d’avis, Nuije. Mais nous pouvons faire en sorte que votre bannissement soit moins cruel.
Ce disant, il fit un pas de plus vers moi et éleva sa main gauche. Une bourse de soie tissée d’argent y apparut dans un scintillement lunaire. D’un geste rapide et précis, il l’ouvrit et en ressortit une chainette dorée au bout de laquelle pendait un médaillon gravé d’une fine écriture cunéiforme.
- Ceci est une amulette, me dit-il gravement. Garde la sur toi. Elle t’assistera lors de tes échanges commerciaux, stimulera ton éloquence et te protègera au cours de tes voyages.
Il me fit un sourire en guise de conclusion et s’écarta de quelques pas ; cédant ainsi sa place à sa demi sœur, Artémis.
Armée d’un arc d’or, un carquois de cuir chargé de flèches d’argents accroché dans son dos, l’air sévère, on aurait presque pu la qualifier de guerrière. Cependant, son attitude était plus farouche que belliqueuse et son regard perçant parlait davantage de défi que de menace. Sa robe de lin blanc, ample mais courte, ne dissimulait que ce qu’il était pudiquement nécessaire de cacher ; il était donc aisé de se rendre compte que, côté musculature, la Chasseresse n’avait rien à envier au Messager. La déesse ne reniait pas sa féminité cependant. Son opulente chevelure auburn, maintenue par un fin diadème d’or, en témoignait clairement.
Encadrée d’un cerf majestueux et d’un robuste chien, elle ne s’avança pas de plus d’un pas avant de tirer une flèche de son carquois et de l’encocher d’un geste vif sur la corde de son arc. Une sensation nouvelle s’empara de moi. Très humain, le doute s’insinua dans mon esprit, semant derrière lui un vague sentiment de peur. La part de divinité qui restait en moi lutta, le temps d’un battement de cœur contre ma partie humaine ; tentant de réinstaurer calme, confidence et confiance là où cherchaient à s’imposer l’anxiété, la défiance et la suspicion.
Mais déjà, dans un seul mouvement fluide, Artémis avait bandé son arc et décoché sa flèche. Le trait d’argent étincela brièvement alors qu’il transperçait silencieusement l’Ether et m’atteignit à l’épaule juste entre la clavicule et l’acromion. Curieusement, la blessure ne fut pas douloureuse. C’est à peine, en effet, si je ressentis un léger picotement lorsque la pointe acérée de la flèche vint se ficher dans mon omoplate. Plus intriguée qu’effrayée, je posai mon regard sur l’arme et levait une main pour m’en saisir. Mais la flèche s’évapora avant même que j’ai eu le temps de seulement en effleurer l’empennage. Je fronçai les sourcils et relevait les yeux. Je croisais alors le regard impérieux de la déesse qui avait profité de ma courte distraction pour se rapprocher de nous.
- Tu as été élevée dans le Jardin, dit-elle d’une voix chaude et douce. Tu es donc naturellement proche des animaux. Trop proche en réalité pour pouvoir survivre dans le monde des hommes. Le don que je viens de te faire, c’est d’affaiblir ton empathie pour les créatures animales. Ainsi, tu seras à même de manger de leur chair, voire même, au besoin, de les chasser et de les tuer. Reste toujours respectueuse de leur vie, cependant. Une attitude irrévérencieuse et tu perdras définitivement leur confiance et leur amitié.
A l’instar, d’Hermès, elle ne s’attarda pas et après avoir salué Nuije d’un hochement de tête courtois, elle vint se placer à côté de son demi-frère.
Un homme d’âge mur s’avança alors, frappant le sol impalpable du bout d’un long bâton de bois au rythme de ses pas cadencés. Drapé dans une longue toge rouge, il arborait une courte barbe brune soigneusement taillée. Bien que marqué de quelques rides, son visage restait particulièrement harmonieux. Son pas régulier le rapprochait de nous sans empressement, mais il ne tardait pas pour autant et il fut devant nous en peu de temps. Je n’étais pas encore tout à fait sûre de son identité lorsqu’il prit la parole pour formuler une salutation polie à notre attention. Toutefois, lorsqu’il leva son bâton devant nous, et que le serpent qui s’y enroulait prit vie dans un bruissement à peine audible, je sus qui il était.
- Tend tes mains devant toi, ordonna-t-il à Nuije d’une voix ferme.
Elle s’exécuta sans hésiter et Asclépios rapprocha son caducée suffisamment pour que le reptile puisse ramper de son traditionnel support jusque sur les mains tendues vers lui. Doucement, il s’y enroula avant de poser sa tête sur l’avant bras gauche de Nuije et de planter son regard dans le sien.
- En prenant forme humaine, expliqua Asclépios, tu as renoncé au don de guérison que te conférait ta corne. Aujourd’hui, je te rend ce pouvoir et le concentre dans tes mains. Je ne te ferai pas prêter le serment qu’Hippocrate a inventé pour les hommes. Car je sais que ton cœur est pur et que tu n’as nul besoin de prononcer des vœux pour exercer l’art de la guérison avec sagesse et équité.
A son tour, le Maître Médecin, s’écarta et partit se placer en quelques pas vifs, à la droite de sa tante.
Avec sa toge rouge, Asclépios avait apporté une agréable touche de couleur au gris ambiant, la divinité suivante quant à elle, y apporta un peu d’exotisme. Elle était sans doute l’une des plus anciennes divinités de l’univers. Elle avait porté bien des noms et elle avait été représentée sous bien des formes. L’un d’elles, la plus ancienne, était une femme callipyge, voire stéatopyge. Mais la divine mère avait opté pour l’apparence à peine humanoïde que le peuple égyptien lui avait prêtée. C’est donc un hybride à corps de femme et tête d’hippopotame qui trottina vers nous sur ses pattes de lionne. Mis à part la peau de crocodile qui lui couvrait les épaules, Taoueret était nue mais curieusement cela n’était ni choquant, ni indigne.
Une fois arrivée à notre hauteur, c’est à Nuije qu’elle s’adressa.
- Tu es née licorne, vouée à rester le symbole de la pureté et de la virginité éternelle. Ton ventre n’est donc pas fertile. Cependant, compte tenu de la générosité dont tu as fait preuve jusqu’à présent, il ne serait pas juste que tu restes stérile. C’est pourquoi je t’offre ma bénédiction. Sache toutefois que tu ne pourras concevoir qu’une seule et unique fois.
Sur ces mots, Taoueret souffla doucement sur le ventre de Nuije qui se mit à sourire franchement, une larme au coin des yeux.
Soucieux de donner à Nuije le temps de se reprendre, la cinquième divinité s’avança d’un pas plus modéré que ses prédécesseurs. Ce qui laissa tout le temps à Kanaela de détailler son apparence. Tout comme Hermès, Artémis et Asclépios, l’être divin avait opté pour une enveloppe charnelle humaine. Grand, de stature massive et musculeuse, le dieu paraissait redoutable et le masque doté de deux yeux ronds inexpressifs et de deux crocs luisants n’amoindrissait d’aucune façon cette impression. Tlaloc devait avoir parfaitement conscience de l’effet qu’il produisait sur ses vis-à-vis, car d’une passe de la main droite, il fit disparaître son masque ne conservant comme symbole de son identité que les quatre jarres bleues et blanches ainsi que sa couronne de plumes multicolores. Son visage, désormais découvert, avait le teint basané caractéristique des personnes longuement ou fréquemment exposées au soleil. La rudesse de sa mâchoire carrée et des traits anguleux de son visage étaient adoucis par des lèvres sensuelles et un regard céruléen.
Plus rayonnante que jamais, Nuije leva les yeux sur Tlaloc lorsque ce dernier vint se placer devant elle. Dès lors, il baissa les yeux pour croiser son regard et il prit la parole.
- Je ne pourrais te faire un plus beau cadeau que celui qui vient de t’être donné. Mais je tiens à te bénir à mon tour.
Dès lors, il leva une jarre au dessus de la tête de Nuije, en fit couler quelques gouttes d’eau et dit :
- que jamais, l’eau, de toi, reste cachée.
Le regard intriguée de Nuije, devait être le reflet de mes propres interrogations, mais le dieu de la pluie se refusant à tout commentaire, nous salua courtoisement et s’écarta.
C’est un guerrier qui prit sa place. Un bouclier rond maintenu dans son dos à l’aide d’une bandoulière de cuir épais, une longue lance de fer dans sa main gauche, Tyr se hâtait vers nous, fier et digne sous son casque à corne. Revêtu d’une tunique de laine sombre et de braies de toile beige, chaussé de bottes de cuir à lacets, et ses épaules couverte par une cape en peau d’ours, il était sans aucun doute le plus habillé de toutes les divinités qui s’étaient présentées jusqu’alors. Il était certainement aussi celui qui arborait le plus sereinement les stigmates de sa vie héroïque. Car, outre les rides qui creusaient son visage hâlé, sa barbe argentée, ses baccantes grisonnantes et sa chevelure poivre et sel, il ne craignait pas non plus d’afficher son bras droit alors même qu’il y manquait toujours sa main, avalée par Fenrir.
Large d’épaule, il était presque aussi grand que Tlaloc et il dut, lui aussi baisser les yeux pour nous adresser la parole.
- Nuije, commença-t-il. Tu es la paix et l’harmonie, te communiquer ma force guerrière ne ferait que te pervertir. Aussi, plutôt que de prendre le risque de semer une graine de violence dans ton âme, je vais te faire donner un cadeau.
D’un mouvement puissant du bras, il planta sa lance à ses cotés et, fouilla un instant dans l’une des poches de ses chausses. Il en ressortit un lien de cuir noir au bout duquel luisait un énorme croc.
- j’ai récupéré cette modeste canine sur la mâchoire d’un grizzli sauvage. Je l’ai fait graver de quelques runes spécialement à ton attention. Garde ce talisman contre ton cœur et il aiguisera ton esprit et ta ruse.
Nuije récupéra le présent et le passa autours de son cou pendant que Tyr prenait sa place auprès de ses pairs et que la dernière divinité s’approchait.
Après le défilé hétéroclite auquel nous avions eu droit, voir s’approcher un primate ne nous surprit pas outre mesure. Mais si le museaux canin, la crinière fournie et la démarche chaloupée du grand babouin ne nous étonna point, l’ombre gris anthracite en forme d’ibis qui suivait l’altier animal nous soutira une exclamation ébahie. Exclamation que nous répétâmes bien involontairement lorsque Thot entrouvrit les babines pour prononcer des mots d’une voix qui, bien que gutturale, était bel et bien humaine. Nous rougîmes, contrites. Pourtant Thot ne semblait pas s’être offusqué de notre réaction. Au contraire, à en croire son sourire carnassier, il semblait prendre la chose avec beaucoup d’humour.
- Le tribunal divin, nous expliqua-t-il, a commit une petite erreur : il vous a condamné à l’exil et à l’exil seulement. Ce qui implique que l’Oubli n’a pas été prononcé et qu’il ne sera pas inclus à votre bannissement. Vous conserverez donc le souvenir de ce que vous avez été. Sans doute, certains d’entre eux espéraient-ils que vos souvenirs deviennent un fardeau, une malédiction. Je vous encourage, je vous enjoins… non, je vous ordonne, d’en faire une force.
Il fit une pause, nous regardant successivement, comme pour s’assurer que nous ferions bien ainsi. Puis il reprit, tout aussi posément :
- Kanaela, me dit-il s’amusant de me voir sursauter, étonnée de constater que l’attention du dieu savant s’adressait désormais à moi.
- Comme l’auras sans doute déjà constaté, un cerveau humain n’est pas doté de capacités illimitées et lorsque tu auras achevé ta traversée du Voile, lorsque tu arriveras enfin dans le monde des hommes, tu ne seras plus qu’une enfant. Et il te faudra ré-apprendre bien des choses.
Je hochais la tête pour confirmer que je comprenais bien ce qu’il me disait et il continua :
- pour que cela ne te soit pas trop préjudiciable, je te fais un don unique.
Il posa alors sa main sur mon front et déclara :
- je t’offre des capacités d’apprentissage au-delà des normes humaines. Tu apprendras vite et tu retiendras tes leçons facilement. Ce sera valable dans tous les domaines, mais surtout dans l’apprentissage des langues.
Il retira sa main et je croisais son regard empreint de sagesse. Avec les autres divinités, j’avais été obligée de lever le menton, haut parfois, pour apercevoir
leurs yeux et croiser leurs regards. Mais Thot, sous sa forme de primate, avait juste la bonne taille pour que nous yeux se retrouve à la même hauteur. Profondément émue de son attention, je ne
pus retenir l’élan de gratitude qui me fit bondir vers lui et l’étreindre chaleureusement. J’entendis Nuije, retenir un cri d’ébahissement et je sentis le regard désapprobateur des déités se
poser sur mes épaules. Mais comme le Sage me rendait mon accolade avec indulgence je ne me pressais pas pour mettre fin à notre embrassade. Je profitais autant que je pus de ce contact qui
resterait certainement unique en son genre, et commençais à m’écarter. C’est alors que, dans un souffle, Thot prononça un mot dans le creux de mon oreille : Spéos.
Le vote, ici avait pour but de définir des profils physiques pour nos deux héroïnes.
Le choix se posait entre ces différentes options :
Type asiatique : un visage en coeur. Des yeux légèrement bridés, gris ou noirs, ornés de cils courts mais élégamment courbés. Sourcils courts et fins. Bouche fine. Nez court et fin. Teint jaune pâle. Cheveux noirs et lisses. Longs ou courts.
Type amérindien : un visage en oval, pommettes hautes. Des yeux en amendes avec de longs cils, Sourcils fins courbés. Teint rougeâtre, sombre. Bouche sensuelle. Nez droit. Cheveux noirs un peu rebelles. Longs.
Type haïtien : visage oblong. Deux yeux de biche, noirs. Teint brun/noir. Sourcils hauts et fournis. Une bouche large et sensuelle. Un nez légèrement épaté. Cheveux noirs et crépus ; longs.
Type oriental : visage ovale. Grands yeux sombres ourlés de cils longs. Sourcils effilés. Une bouche large lèvre supérieure fine. Teint basané, cuivré. Chevelure noire opulente et longue.
Type celtique : visage en cœur. Yeux verts. Cils éparses mais longs et courbés. Sourcils longs et fins. Bouche fine. Nez légèrement retroussé. Teint pale, taches de rousseur. Chevelure rousse bouclée.
Type nordique : visage ovale. Petits yeux bleus cils courts. Sourcils discrets. Bouche large. Nez long et fin. Teint pâle. Cheveux fins et blonds.
Résultat des votes :
Nuije :
Type 1 (asiatique) : 2 votes
Type 6 (nordique) : 1 vote
Kanaela :
Type 4 (moyen orient) : 2 votes
Type 6 (nordique) : 1 vote.